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Arte a suivi les enfants du programme El Sistema-France - Les débuts du programme en loire Atlantique - Documentaire à voir

BBC - José Antonio Abreu, le visionnaire de la musique

Dans un pays aussi stigmatisé que le Venezuela, il est difficile d’imaginer qu’une personne ayant traversé 9 gouvernements différents en 40 ans, ait pu en sortir indemne.

C’est le cas de José Antonio Abreu. Certes, il ne ressemble pas à ce que l’on considère, en général, une personnalité publique. Musicien, économiste et ancien ministre, Monsieur Abreu est bien mieux connu pour être le créateur d’El Sistema, un programme de musique mondialement encensé.

En 38 ans, ce programme a permis à 3 millions d’enfants d’avoir accès à une éducation musicale gratuite.

« Abreu et El Sistema ont apporté l’espoir, grâce à la musique, à des centaines de milliers de vies qui auraient autrement sombré dans la drogue et la violence », c’est ce qu’a dit le Directeur du Philharmonique de Berlin, Sir Simon Rattle, en proposant Maestro Abreu pour le Prix Nobel de la Paix en 2010.

Bien qu’ayant reçu de nombreux prix internationaux, l’homme connu sous le nom de Maestro Abreu n’en a pas pour autant perdu son humilité.

« L’orchestre porte en lui-même sa propre capacité d’exister, de vivre et de se perpétuer », dit-il à la BBC lors d’une tournée des jeunes de Caracas au Japon, refusant de s’attribuer la paternité de l’idée.

La musique est profondément ancrée dans l’histoire familiale de José Antonio Abreu. Ses grands-parents maternels émigrent d’Italie au XIXe siècle et son grand-père fonde un orchestre local. Sa grand-mère, passionnée d’opéra, lui fait la traduction des enregistrements de Puccini et Verdi. Sa mère joue du piano et son père de la guitare. À 9 ans, il suit les traces de sa mère sur le piano familial. Dans le quartier de la ville de Barquisimeto où il grandit, à l’ouest du Venezuela, il est le seul enfant à pratiquer la musique. Il suit des études musicales et, plus tard, il part pour Caracas étudier l’Economie afin de soutenir sa famille.

Expérience

Il travaille comme économiste pour le gouvernement et il est ensuite élu au parlement dans les années 60, mais la musique n’a jamais quitté son esprit.

« J’étais extrêmement frustré de vivre dans un pays qui ne comptait qu’un orchestre et où 70 % des musiciens étaient étrangers. D’autres pays tels que l’Argentine, le Brésil ou le Mexique avaient atteint un grand développement musical », se souvient-il.

« C’est là que l’idée m’est venue d’organiser un système qui permette d’avoir au moins un grand orchestre vraiment vénézuélien ».

C’était en 1975 et M. Abreu avait 35 ans.

A la première réunion, 11 enfants se présentent dans un garage où il avait installé 25 pupitres.

« Ils étaient si déterminés et tellement enthousiastes qu’à cet instant, j’ai compris que le succès était garanti. »

Ce qui a débuté comme une expérience est devenu le programme d’éducation musical le plus réussi et le plus encensé à travers le monde. Ses retombées fleurissent sur tout le globe.

Au Venezuela, c’est l’un des programmes sociaux les mieux financés.

L’idée est simple : les enfants apprennent à faire de la musique, gratuitement, dès l’âge de 3 ans pendant les cours de l’après-midi, avec un accent mis sur la pratique orchestrale.

Il existe aujourd’hui 285 centres (nucléos) dans tout le pays, situés essentiellement dans les quartiers pauvres et violents.

Certains disent que c’est grâce à ses contacts et à son expérience politique et économique que M. Abreu a pu garantir le financement du projet, dès ses débuts, et ainsi aider à son rapide essor.

Pour Tricia Tunstall, auteur de Changing Lives, un livre sur El Sistema, José Antonio Abreu est « inhabituel de plusieurs manières. Il est profondément artiste et aussi profondément économiste. Il a combiné sa vision musicale, sa capacité économique et une profonde spiritualité… C’est exceptionnel. Je pense qu’il est un des grands visionnaires du XXe siècle. »

Selon Franck Di Polo, un des co-fondateurs d’El Sistema et beau-frère de M. Abreu, « El Sistema se maintient grâce à Abreu, qui a su négocier avec les gouvernements successifs qui, depuis 38 ans, ont toujours financé ce programme. Il a eu la ténacité, la volonté et la vision nécessaires pour tirer d’un petit orchestre de jeunes un empire musical qui s’étend sur tout le pays. »

Beaucoup de ses collaborateurs soulignent la nature exigeante et infatigable de M. Abreu comme la clé de cette réussite.

« Pour le repos, il y a le repos éternel » est un des mantras du Maestro, souvent répété par les étudiants et les employés.

M. Abreu quitte la maison vers 8h du matin et rentre rarement avant 23h. Il mène une vie quasi ascétique en compagnie des livres, ses seuls biens.

El Sistema est devenu sa vie et sa mission, et les enfants auxquels il enseigne sont sa famille.

Edicson Ruiz est l’une des nombreuses réussites du Sistema. Il vient d’une famille pauvre de Caracas et c’est grâce à M. Abreu qu’il a pu poursuivre des études musicales. Le Maestro lui a offert une contrebasse, a été son professeur et lui a donné la chance de gagner sa vie en lui permettant de travailler dans un orchestre professionnel.

En 2002, à l’âge de 17 ans, il est devenu le plus jeune musicien jamais admis à l’orchestre philharmonique de Berlin. « J’ai grandi sans père. Il est devenu mon père et mon mentor. Sans lui, je n’aurais jamais eu la chance de faire de la musique. C’est lui qui m’a inspiré. » dit Edicson Ruiz.

A 74 ans, la santé du Maestro se détériore. Pour marcher, il doit souvent se tenir au bras de quelqu’un. Mais il ne se soucie pas de l’avenir du Sistema sans lui.

« El Sistema s’en sortira à merveille parce qu’il permet d’éduquer des centaines de milliers d’enfants, ayant tous une grande vocation musicale, prêts à travailler dur, connaissant parfaitement leur mission et capables de la réaliser. »


Texte original (en anglais) : http://www.bbc.co.uk/news/world-latin-america-25201492